| Technikart:
Ralf Hütter, le morceau "Tour de France" date de 1983.
L'album qui doit suivre est reporté. Est-ce qu'il devait ressembler à celui
qui sort aujourd'hui, "Tour de France Soundtracks", quand même 20 ans plus
tard? |
| Ralf
Hütter: Oui...En 1983, on avait l'idée de
faire un album qui tournerait autour du Tour de France. On sort le single.
Je garde le plan d'un album entier autour de ce concept. Mais on travaille
alors sur d'autres projets comme... Attendez, mon portable sonne (il s'entretient
trois minutes au téléphone). Excusez moi, on voulait juste m'annoncer que
Tour de France 2003 était numéro 1 en Allemagne, on est de plus en plus
sollicités. C'est le flip total. Bon... j'ai fermé mon téléphone. Prochaine
étape? |
| Technikart:
Oui, donc, "Tour de France Soundtracks", vingts ans
après, quelles innovations ? |
| Ralf
Hütter: Attendez... En 1983, après le single;
on a travaillé sur beaucoup d'autres projets. On a composé l'album Electric
Café, en 1986. Et puis on a réenregistrés nos anciens morceaux, passés d'analogique
en digital, ce qui a donné la compilation The Mix en 1991. En septembre
dernier, nos concerts à la Villette Numérique, c'était une première mondiale:
du nouveau Kraftwerk, mobile, avec nos Laptop. Nous voici donc au Tour de
France 2003, une vision dans la course, à l'intérieur, avec tout le côté
électronique, médiatique, transmission, télévision... |
| Technikart:
On voit la réactalisation avec le morceau "Vitamin":
en 1983, on parlait moins de produits dopants. |
| Ralf
Hütter: Oui, vitamines, cocktails... En 1983,
on avait une vision générale, les Alpes, les Pyrénées, les Champs Elysées,
le sprint à l'arrivée. Maintenant, 2003, c'est au coeur du Tour : reportages,
motos, caméras, photos... |
| Technikart:
Le concept de "Tour de France Soundtracks", c'est
la machine humaine... |
| Ralf
Hütter: Oui! Bizarrement, les mass-médias
en Allemangne, parlaient de Jan Ullrich comme de l'homme machine. J'ai même
lu : "Ullrich, c'est Kraftwerk sur deux roues!", Bizarre non? Ils ont compris
notre concept aérodynamique, vitesse, rouler, de l'avant. |
| Technikart:
Florian Schneider est moins concerné par le vélo alors
que, pour vous, le cyclisme c'est un mode de vie. |
| Ralf
Hütter: Mais, mes collègues sont tès forts
aussi. Notre ingénieur électronique pèse soixante kilos, il est redoutable
en montagne. On a fait des étapes du tour de France entre nous: le mont
Ventoux, l'Alpe d'Huez... |
| Technikart:
Le cyclisme est un sport populaire. Kraftwerk est
une entité conceptuelle. L'alliance des deux se traduit-elle par une démarche
purement pop art? |
| Ralf
Hütter: Oui certainement, c'est exactement
ça. Le cyclisme n'est qu'un concept différent, on a traité d'autres domaines
populaires. |
| Technikart:
Vous avez toujours considéré Kraftwerk comme le symbole
du pop art contemporain? |
| Ralf
Hütter: Oui, en fait dès l'album Autobhan,
en 1974. On a fait plus de 100 000 kilomètres avec ma vieille Volkswagen.
En roulant, nous est venu ce concept: une musique liée à la route, aux voitures,
le bruit du béton, de l'asphalte, l'idée d'une petite radio dans la voiture
qui joue la musique de Kraftwerk. Une vision pop, basée sur la réallité. |
| Technikart:
Vous avez été les premiers à considérer un disque
comme formant un tout, avec la musique, la démarche, les visuels... |
| Ralf
Hütter: Car pour nous tout est lié. Le mot
qui nous caractérise en Allemand, c'est "Gesamkunstwerk": l'oeuvre d'art
totale. Oui, on fait de la musique mais tout ce qui l'entoure, les performances,
les visuels, le trafic, les vidéos, les photos, est primordial. C'est ça
Kraftwerk, un tout. |
| Technikart:
Il y a les effets pervers d'un tel concept, qui a
été accru par MTV: beaucoup de disques comptent davantage pour ce qu'ils
génèrent, la musique devenant accessoire... |
| Ralf
Hütter: En principe, l'idée reste intéressante.
Maintenant, si les artistes ne valent rien, ce n'est pas à moi de juger. |
| Technikart:
C'est le concept qui est à l'origine de votre musique,
qui va donner au disque sa forme? |
| Ralf
Hütter: Ca dépend. C'est impulsif en fait,
ça vient d'une idée fixe, comme quand on roulait en Volkswagen. Ou quand
on s'entraîne en vélo. Voilà pour l'idée qui surgit comme un flash. C'est
là que commence le travail. On va en studio, on réfléchit aux paroles, au
son, à la musique, on creuse ainsi l'idée. Tour de France, ce n'est pas
un concept figé. Il y a le mouvement, toujours, et l'émotion. Le parallèle
avec notre musique: ça va toujours en avant, le temps passe, ça monte, ça
descend, c'est comme des vagues. On travaille sur l'ergonomie, le souffle.
J'ai aussi enregistré, lors d'un test médicale mon électrocardiogramme.
L'ensemble renvoie à l'idée d'une musique liquide, qui glisse, qui ondule,
qui roule. Auparavant, nos productions étaient plus concrètes, industrielles,
mécaniques, c'est le concept de Man Machine, ou Metal on Metal sur Trans
Europe Express, quelque chose de métallique. Là, on dérive vers le lyrisme,
le vent qui passe, c'est une dynamique plus fluide. |
| Technikart:
Vous avez introduit l'avant garde dans la pop music.
"Tour de France Soundtracks" a-t-il été enregistré dans un même souci d'innovation? |
| Ralf
Hütter: Oui, on progresse toujours dans la
technologie. On travaille dans notre propre studio, Kling Klang, à Dusseldorf,
depuis maintenant trente trois ans. Toutes nos archives sonores ont été
digitalisées en laptop. Kraftwerk, maintenant, ce sont des portables. On
peut prendre l'avion et faire passer notre ordinateur comme bagage à main. |
| Technikart:
Vous avez toujours été à la pointe des technologies.
Est-ce que le matériel utilisé pour "Tour de France Soundtracks" est encore
en avance? |
| Ralf
Hütter: Oui... Enfin ... c'est contemporain.
Nous faisons de la volk musik (la musique pour le peuple), avec un V comme
Volkswagen électronique, disponible pour tous, avec nos minicalculator,
nos laptop... |
| Technikart:
Dans les années 70 Kraftwerk construisait ses propres
machines... |
| Ralf
Hütter: Oui, on inventait nos boîtes à rhytme,
des ingénieurs nous aidaient à réaliser des machines hors-commerce. Aujourd'hui,
pour "Tour de France Soundtracks", il ya des programmes qui ne viennent
pas de nous, des cubases personnalisés. Bon, en principe, aujourd'hui, tout
notre matériel est disponible. Ce qui nous démarque, c'est que nous avons
à notre disposition trente trois ans d'archives sonores. Nous pouvons utiliser
des anciens synthés analogiques dégradés par le temps, des bandes usés par
des déformations magnétiques. |
| Technikart:
En 1981, vous prédisiez avec "Computer World" l'avènement
d'une société régie par des ordinateurs, bilan? |
| Ralf
Hütter: Quand on a sorti ce concept, on se
demandait si ce n'était pas un peu tard! les ordinateurs arrivaient, c'étaient
des armoires immenses. Finalement deux ans après la sortie de ce disque,
les premiers PC ont été mis sur le marché. Maintenant, tout est disponible.
La musique électronique. C'est la volk music d'aujourd'hui. |
| Technikart:
Justement, le fait que la musique électronique soit
partout, çà n'a pas entrainé une dilution, une perte d'originalité qui a
gommé son côté précursseur? |
| Ralf
Hütter: Je ne m'en plaint pas. Parce que
derrière les machines, il faut trouver les idées. Ca ne marche pas automatiquement. |
| Technikart:
Vous pensez toujours que le progrès musical ne peut
être que technologique? |
| Ralf
Hütter: Oui, c'est un mélange, on en revient
à notre concept d'homme machine, c'est la symbiose qui fait avancer la musique.
C'était déja le cas avec Bach et l'invention du clavier tempéré. Aujourd'hui
Bach utiliserait des ordinateurs à la pointe de la technologie. |
| Technikart:
Pour le single "Tour de France Soundtracks" vous aviez
embauché François Kevorkian. Vingts ans plus tard, quels musiciens contemporains
vous intéressent? |
| Ralf
Hütter: Nous sommes très amis avec François,
qui a travaillé avec nous sur notre projet "Expo 2000". Les artistes de
Détroit nous ont aussi interpellés. Leurs productions, c'est comme un feedback
de notre musique avec de nouvelles idées. Autrement, ce qu'on écoute surtout
ce sont les bruits qui nous entourent, les sons des villes. Je n'achète
pas beaucoup de disques. J'écoute la radio, je vais toujours en club. Je
n'envisage pas aujourd'hui la musique comme un truc individuel. |
| Technikart:
Kraftwerk a toujours été avare de compliments. Vous
avez cependant complimenté les Beach Boys, Iggy Pop, Michael Jackson. Vous
suivez leur évolution? |
| Ralf
Hütter: Non. De toute façon, ce n'étaient
pas les individus qui nous intéressaient mais le son qu'ils créaient à un
moment particulier. Les Beach Boys, ce sont les années 60, la Californie.
Iggy Pop, avec les Stogges, l'énergie du rock. Michael Jackson, oui, "Billie
Jean" nous a impressionnés, ce sont les années 80... |
| Technikart:
Au début du XXème siècle, l'avant garde se retrouvait
dans des cafés. A la fin du siècle, elle pouvait se localiser dans les clubs.
Vous étiez aux avant postes, vous vous considérez toujours comme un clubber? |
| Ralf
Hütter: Oui. Chaque fois qu'on va dans une
ville, on se fait emmener dans les clubs. J'aime les ballets mécaniques,
l'énergie qui se dégage, le concept de communication non verbale. |
| Technikart:
Vous souhaitiez créer avec les machines des liens
d'amitié. Aujourd'hui, avec la virtualité des rapports humains, le flux
des finances, les liens qui lient nos sociétés aux machines sont-ils vraiment
musicaux? |
| Ralf
Hütter: Même quand on remplaçaient nos machines
par de nouveaux modèles, on gardait les vieilles. Ce sont nos amies. Je
ne pense pas que les liens entre l'homme et la machine soient en eux-mêmes
dérangeants. Il y a toujours des amitiés très fortes. Ce ne sont pas les
machines qui rendent dérangeants les flux financiers. D'un point de vue
artistique, si un disque se vend à plusieurs millions, ça ne dit rien sur
la qualité. Le sujet est compliqué. Tiens, il faudrait qu'on en fasse un
album conceptuel. |
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Interview
to Benoit Sabatier
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