| Trax:
Le cycliste, sportif de haut niveau, représente-t-il
l'image idéale de l'homme-machine, ce concept qui vous guide depuis des
années? |
| Ralf
Hütter: Tout à fait. Nous pratiquons le cyclisme
depuis longtemps, pour le plaisir, comme un hobby. Ce sport symbolise l'entente
parfaite entre l'homme et la machine. Il y a un parallèle idéal que l'on
peut tracer entre le cyclisme et la musique, et en particulier la musique
électronique. Récemment, par exemple, la presse sportive allemande a justement
comparé le cycliste Jan Ulrich à un véritable homme-machine, une sorte de
"Kraftwerk sur deux roues". Il y a là une idée visionnaire. Dans ce sport,
il faut en effet savoir tenir et gérer son avance, se mettre au diapason
du groupe, rester en équilibre et en harmonie avec sa machine. Autre trait
commun au sport cycliste et à nos compositions, l'aérodynamisme, à l'image
d'une musique qui roulerait sans effort, suivant une sorte de fluidité idéale.
Quand on est ensemble, ça roule... Sur cet album, nous avons aussi travaillé
sur l'idée du silence, au sens où lorsque l'on pédale et que tout se passe
bien, en principe, on n'entend rien, si ce n'est un léger filet d'air et
de vent. Et ce n'est que lorsqu'un problème mécanique survient, que le vélo
émet alors des bruits disgracieux. Noou avons donc travaillé cette fluidité
et ce aérodynamisme hypnotique. Et cela va de paire avec notre travail sur
le corps humain, le souffle, le coeur. Nous avons ainsi enregistré mon électrocardiogramme
lors d'un test médical. Les battements de mon coeur, ainsi que mes propres
respirations forment ainsi la base rythmique d'un morceau de l'album. |
| Trax:
Au fond, qu'est-ce qui vous fascine dans le son électronique?
Sa pureté, son artificialité extrême, sa perfection? |
| Ralf
Hütter: Tout cela à la fois. Mais aussi ses
très nombreuses possibilités. Pour nous, composer se rapproche de la peinture,
ou de l'écriture, de ce face-à-face de l'artiste avec sa page blanche. Le
silence, dans notre studio, est comparable à cette idée de la page blanche,
il représente une séquence ouverte, une infinité de possibles. Je me souviens,
quand j'étais enfant, je passais des heures à m'ennuyer au piano. Et quand
je pense à Beethoven, le pauvre! Il était obligé de trouver un souverain
ou un financier pour lui acheter un orchestre ou lui commender une ouevre.
Aujourd'hui, les musiciens vivent une époque autrement fantastique. Un monde
sonore vaste et sans limites est désormais à leur disposition. La musique
électronique peut produire une grande palette de sonorités allant jusqu'à
20.000 Hz, c'est une musique idéalement adaptée aux possibilités de perception
de notre oreille. |
| Trax:
Comment, en tant qu'artiste et musicien, considérez-vous
le rapport à la machine? |
| Ralf
Hütter: Ce n'est pas un simple outil. Pour
définir notre relation aux machines, on pourrait plutôt pasler de camaraderie,
d'amitié. Nous avons toujours affirmé que nous traitions avec respect et
attention nos machines musicales, et qu'elles nous le rendaient bien. C'est
un feedback parfait, qui fonctionne ainsi depuis trente-trois ans. Nous
avons débuté en travaillant avec l'aide de bandes magnétiques, puis avec
notre premier synthétiseur, qui fut particulièrement difficile à se procurer.
Dans les anées 70, un synthétiseur mono coûtait le même prix que ma Volkswagen!
Il a fallu donc beaucoup travailler, donner de nombreux concerts, et c'est
au cours de ces années que s'est justement développée cette camaraderie. |
| Trax:
Pour vous, la musique électronique est la fois une
obsession et une passion... |
| Ralf
Hütter: Pour nous, la musique électronique
représente une forme d'existentialisme. Kraftwerk ne pourrait pas exister
sans ses machines musicales. Sans elles, nous ne serions sans doute rien
d'autre qu'un ensemble vocal ou acoustique. Kraftwerk, c'est pour nous la
matérialisation en musique de ce concept précis de l'homme-machine. Et notre
studio Kling Klang, c'est notre laboratoire électronique, notre réalité
quotidienne. Ce laboratoire, nous avions l'habitude de le transporter pour
nos tournées. Mais en 1991, cela a fini par être de plus en plus difficile,
et nous avons dû faire face à de nombreux problèmes techniques, physiques
ou mécaniques. Mais heureusement, depuis l'année dernière, Kraftwerk et
son studio Kling Klang sont entièrement digitalisés, et nous avons fait
la première avec notre studio mobile, à Paris, à la Cité de la Musique.
Puis nous sommes allés à Tokyo où il faisait très froid, puis en janvier
en Australie, où il faisait très chaud, et je dois dire qu'à chaque fois,
dans ces conditions extrêmes, l'homme-machine Kraftwerk a parfaitement fonctionné.
Pous nous, c'est réellement quelque chose de fanstastique. Pendant ces dix
dernières années, nous avons transféré nos anciennes bandes magnétiques
et tous nos sons sur une plateforme digitale mobile et désormais, nous sommes
prêts à un nouveau départ pour le XXI siècle. Nous donnerons de nouveaux
et nombreux autres concerts dans le monde. Un album live est même très probable. |
| Trax:
Comment avez-vous vécu la vague techno des années
90? Vous êtes-vous sentis fiers, menacés, inquiets, enthousiastes? |
| Ralf
Hütter: Très enthousiastes. Cela représentait
une sorte de feedback, mais un feedback global et mondial, provenant certes
d'Allemagne, mais aussi de Belgique, de France, de Detroit... Cela démontrait
enfin que l'électronique était devenue la nouvelle "Volksmusik" (littéralement,
"la musique du peuple"). Cela nous a donc donnés, en retour, un formidable
feedback d'énergie. |
| Trax:
Vous semblez justement plein d'énergie, à l'heure
de la sortie de l'album... Trente-trois ans après la création du groupe,
on sent toujours ce plaisir, ce sens du jeu et du travail, cet enthousiasme. |
| Ralf
Hütter: Aujourd'hui l'album est terminé et
j'ai le coeur léger. Mais nous sommes déjà prêts à aborder une nouvelle
étape, et débuter un nouveaux kilomètre. Et puis il faut dire que nous sommes
désormais parvenus à une autonomie totale. Le cyclisme représente d'ailleurs
bien cette idée de l'autonomie de l'homme-machine. Nous sommes maintenant
libres de voyager. Il suffit de préparer sa course, prendre des vitamines,
s'alimenter correctement, ne pasoublier les temps de récupération, afin
d'atteindre cette autonomie idéale et totale. Kraftwerk, c'est aussi cette
idée de l'autonomie. Notre nature, c'est enfin le travail et l'endurance.
Il faut parvenir à trouver un certain aérodynamisme. Ne pas se placer contre
mais dans le vent. Et être en harmonie avec lui. Trouver un équilibre selon
ses possibilités et ses capacités physiques, selon sa forme, et puis après,
ça roule. |
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