| Trax
- Le cyclisme, sportif de haut niveau, représente-t-il l'image idéale de
l'homme-machine, ce concept qui vous guide depuis des années? |
| Ralf
Hütter - Tout à fait. Nous pratiquons le
cyclisme depuis des années, pour le plaisir, comme un hobby. A ce titre,
je trouve que ce sport représente parfaitement l'entente entre l'homme et
la machine. Il y a un parallèle idéal que l'on peut tracer entre le cyclisme
et la musique, et en particulier la musique électronique. Étrangement, la
presse sportive allemande à récemment comparé le cycliste Jan Ulrich à un
véritable homme-machine, un "kraftwerk sur deux roues". Il y a là une idée
visionnaire. Dans ce sport, il faut en effet savoir tenir et gérer son avance,
rouler en groupe et en harmonie, rester en équilibre et en harmonie avec
sa machine. Autre point commun entre le sport cycliste et nos compositions,
c'est l'aérodynamisme, à l'image d'une musique qui roulerait sans effort,
suivant une sorte de fluidité idéale. Quand on est ensemble, ça roule bien…Sur
cet album, nous avons aussi travaillé sur l'idée du silence, au sens où
lorsque l'on pédale et que tout se passe bien, en principe, on n'entend
rien, si ce n'est un léger filet d'air et de vent. Et ce n'est que lorsqu'un
problème mécanique survient, que le vélo se met à émettre des bruits disgracieux.
Nous avons donc travaillé cet aspect du silence, cette fluidité hypnotique,
cet aérodynamisme hypnotique. Cela va de paire avec notre travail sur le
souffle, sur le cœur humain, dont nous avons notamment enregistré un électrocardiogramme. |
| Trax
- Vous montrez avec cet album, une autre face de cette idée de l'homme machine,
celle de la robotisation, ou plutôt de la mécanisation de l'être humain…Et
non plus comme par le passé, l'humanisation de figures mécaniques comme
dans "The Robots" ou "Les Mannequins"… |
| Ralf
Hütter - En principe, cet idée de la mécanisation
de l'humain a toujours été présente dans notre travail. Souvenez-vous que
notre album de 1978 s'appelait "L'homme-machine" et non "La machine humaine".
Nous nous étions concentrés à l'époque sur cette idée de la transformation
de l'homme vers l'état de robot, ses mouvements évoluant vers une gestuelle
mécanique et automatique, avec notamment ces gestes rappelant une sorte
de Tai-Chi moderne. |
| Trax
- Au fond, qu'est-ce qui vous fascine dans le son électronique ? Sa pureté,
son artificialité extrême, sa perfection? |
| Ralf
Hütter - Tout cela à la fois. Mais aussi
ses très nombreuces possibilités. Pour nous, composer se rapproche de la
peinture, ou de l'écriture, de ce face-à-face de l'artiste avec sa toile
ou sa page blanche. Le silence, dans notre studio, est comparable à cette
idée de page blanche, il représente une séquence ouverte, une infinité de
possibles. Je me souviens, quand j'étais enfant, je passais des heures à
m'ennuyer au piano. Et quand je pense à Beethoven, le pauvre ! il était
obligé de trouver un souverain, un financier pour lui acheter un orchestre
ou lui commander une oeuvre. Aujourd'hui, les musiciens viventune époque
autrement fantastique. Un monde sonore vaste et sans limites est désormais
à leur disposition. La musique électronique peut produire une grande palette
de sonorités allant jusqu'à 20 000 Hz, c'est une musique idéalement adaptée
aux possibilités de perception de notre oreille. |
| Trax
- Comment, en tant qu'artiste et musicien, considérez-vous le rapport à
la machine, la rencontre avec la machine ? La machine incarne-t-elle quelque
chose qui irait au-delà du simple outil ? Chez les jeunes musiciens techno,
la machine est souvent considéré comme un outil basique. Il en va tout autrement
chez vous… |
| Ralf
Hütter - Bien sûr, ce n'est pas un simple
outil. Pour définir notre relation aux machines, on pourrait plutôt parler
de camaraderie, d'amitié. Nous avons toujours affirmé que nous traitions
avec respect et attention nos machines musicales, et qu'elles nous le rendaient
bien. C'est un feedback parfait, qui fonctionne ainsi depuis trente-trois
ans. Nous avons débuté en travaillant avec l'aide de bandes magnétiques,
puis avec notre premier synthétiseur, qui fût particulièrement difficile
à se procurer. Dans les années 70, un synthétiseur mono coûtait le même
prix que ma Volkswagen ! Il a fallu donc beaucoup travailler, donner de
nombreux concerts, et c'est au cours de ces années que s'est justement développé
cette camaraderie. Pour nous, la musique électronique représente quasiment
une forme d'existentialisme. Kraftwerk ne pourrait pas exister sans ses
machines musicales. Sans elles, nous serions sans doute rien d'autre qu'un
ensemble vocal ou acoustique, ou quelque chose comme ça. Kraftwerk, c'est
pour nous la matérialisation en musique de ce concept précis de l'homme-machine.
Et notre studio Kling Klang, c'est notre laboratoire électronique, c'est
notre réalité quotidienne. Par le passé, et après quelques années de travail,
notre studio et nos machines ont dû faire face à quelques problèmes techniques,
physiques ou mécaniques, et parfois même de température. Et comme nous voyagions
dans le monde avec l'ensemble du studio, la tournée de 1991 a posé d'énormes
problèmes de transport, de température même parfois. Nous avons aussi joué
à Tokyo, à Detroit, et c'était presque impossible de faire transporter notre
studio par avion, cela a demandé beaucoup d'effort. Mais heureusement, depuis
l'année dernière, Kraftwerk et son studio Kling Klang sont entièrement digitalisés,
et nous avons fait la première avec notre studio mobile à Paris, à la Cité
de la Musique. Puis nous sommes allés à Tokyo où il faisait très froid,
puis en janvier en Australie, où il faisait très chaud, et je dois dire
qu'à chaque fois, dans ces conditions extrêmes, l'homme-machine Kraftwerk
a parfaitement fonctionné. Pour nous, c'est réellement quelque chose de
fantastique. Pendant des années, nous avons transféré nos anciennes bandes
magnétiques, tous nos sons samplés, sur une plate forme digitale mobile
et désormais, nous sommes prêts à un nouveau départ pour le 21e siècle.
Nous donnerons de nouveaux et nombreux autres concerts dans le monde. |
| Trax
- En effet à la Cité de la musique, on s'est rendu compte que vous aviez
beaucoup retravaillé et modernisé certains morceaux, à l'image de " Man
Machine ", " Neon Lights " ou " Radioactivity "… Vous pensez un jour sortir
ces nouvelles versions?o |
| Ralf
Hütter - Oui, certainement, un disque live
est très possible. D'ailleurs, nous continuons toujours à travailler sur
de nouvelles versions. Nous continuons à rouler ainsi sur l'autobahn pour
de nouveaux concerts, qui sont à chaque fois différents. Quand nous faisons
le soundcheck l'après-midi, il y a toujours des nouveautés inclus dans le
répertoire, on improvise de nouvelles programmations, c'est très intéressant.
Nous essayons de développer cette idée d'improvisation sur des compositions
minimalistes. |
| Trax
- Comment avez-vous vécu la vague techno des années 90 ? Vous vous êtes
sentis fiers, menacés, inquiets, enthousiastes? |
| Ralf
Hütter - Très enthousiastes. Pour nous, cela
représentait une sorte de feedback, mais un feedback global et mondial car
cela provenait de nombreux pays et de nombreuses villes, certes d'Allemagne,
mais aussi de Belgique, de France, de Detroit… Cela démontrait enfin que
l'électronique était devenu la nouvelle " Volksmusik " (littéralement, "
la musique du peuple "). Cela nous a donc donné, en retour, un formidable
feedback d'énergie. Ce fût le cas bien sûr à Detroit, où le public était
particulièrement enthousiaste, mais aussi dans une ville plus tropicale
comme Rio par exemple, ou même dans un pays polaire comme la Finlande. |
| Trax
- Vous vous intéressez aux pionniers de l'électronique, à la préhistoire
de cette musique. |
| Ralf
Hütter - Bien sûr, c'est quelque chose qui
nous intéresse depuis notre enfance, ou du moins depuis nos premières années
d'études. Nous avions l'habitude d'écouter des concerts retransmis par la
radio de Cologne, Bruxelles ou même Paris. Cela a toujours été présent chez
nous, et ce depuis les années 60. Mais cette musique, issu du répertoire
classique et contemporain, était présente chez nous au même titre que la
pop d'inspiration anglo-saxonne. |
| Trax
- Comment expliquez-vous le succès, autant artistique que commercial, de
la musique électronique en Allemagne. |
| Ralf
Hütter - Je crois déjà qu'il y a chez nous
une certaine fascination pour la technique. Et puis, la raison pour laquelle
la créativité a éclaté un peu partout en Allemagne, est dû à un caractère
historique et géographique. Vous savez, en Allemagne, il n'y a pas de centre,
c'est un pays très régionaliste, malgré une récente concentration à Berlin.
On retrouve donc naturellement dans notre pays de nombreuses petites cellules
créatives, influencées par tel ou tel caractère de chaque région. Par exemple,
pour nous à Düsseldorf, notre quotidien, c'est la Rhür et tout son héritage
industriel. Le quartier où nous travaillons a été fortement modelé par l'industrie. |
| Trax
- Vous semblez entretenir un lien très fort avec la France et sa culture.
Vous chantez souvent en français, vous parlez parfaitement notre langue… |
| Ralf
Hütter - C'est une longue histoire d'amitié.
Le premier concert de Kraftwerk, en dehors de l'Allemagne, eu lieu à Paris.
Il y a une affinité élective évidente et c'est vrai que nous exprimons ce
sentiment d'une manière très affirmative. Et puis quand nous étions étudiants,
nous avons fait des échanges avec de jeunes français pour apprendre votre
langue. Nous avons parfois écrit des paroles avec notre ami français Maxime
Schmidt. Et puis Düsseldorf-Paris, c'est tout juste quatre heures en voiture… |
| Trax
- Et en vélo? |
| Ralf
Hütter - C'est beaucoup plus long. Plus difficile
à l'aller car on a le vent de face, mais plus facile au retour avec le vent
de dos. |
| Trax
- Je suppose que c'était important pour vous de compléter le single "Tour
de France", sorti il y a vingt ans déjà? |
| Ralf
Hütter - En 83, nous n'avions pu terminer
que le single et l'album était resté inachevé. Par la suite, nous avons
été occupés sur pas mal d'autres projets. Nous avons sorti "Electric Café"
en 86, et nous avons notamment travaillé sur notre apparence informatisée,
tout en développant l'informatisation de nos visuels. Puis nous sommes attelés
à la transformation digitale de notre studio. Et nous avons enfin pu mettre
un terme aujourd'hui à ce vieux projet, dont l'une des idées principales
est le dynamisme. |
| Trax
- Un dynamisme que l'on semble aussi retrouver chez vous… |
| Ralf
Hütter - Absolument. Et puis maintenant,
nous sommes parvenus à une autonomie totale. C'est comme pour le cyclisme
qui représente aussi cette idée de l'autonomie de l'homme-machine. Désormais,
nous sommes libres de partir. Il suffit de préparer sa course, prendre des
vitamines, s'alimenter correctement, ne pas oublier les temps de récupération,
afin d'atteindre cette autonomie idéale et totale. Kraftwerk, c'est aussi
cette idée de l'autonomie. |
| Trax
- Vous avez souvent parlé de l'idée que votre musique perdure après votre
mort… |
| Ralf
Hütter - Oui, et c'est déjà le cas, puisqu'on
trouve aujourd'hui de très nombreuses versions de nos morceaux, des remixes,
des reprises, des bootlegs autorisés ou non… |
| Trax
- Vous aimez donc cette idée que votre musique se déploie et soit récupéré
dans le réseau mondial… |
| Ralf
Hütter - Oui. |
| Trax
- Cela fait partie du jeu et de votre esthétique? |
| Ralf
Hütter - Tout à fait. |
| Trax
- Cela veut-il dire que la postérité est importante pour vous. |
| Ralf
Hütter - Non, mais c'est un fait. |
| Trax
- Mais qu'en est-il de l'intemporalité de la musique électronique? C'est
une musique moderne, souvent en phase parfaite avec son temps. Mais survivra-t-elle
aux années? |
| Ralf
Hütter - Cela, ce sont les générations futures
qui en décideront. Pour notre part, nous travaillons sur ce que l'on nomme
en Allemagne le "altag", le quotidien. |
| Trax
- Quand je vous entends parler, on sent toujours, 33 ans après la création
du groupe, ce plaisir, ce sens du jeu et du travail, cet enthousiasme. |
| Ralf
Hütter - Ah oui, tout à fait. |
| Trax
- Vous ne créez pas dans la souffrance… |
| Ralf
Hütter - Non, ce n'est pas dans notre nature.
Notre nature, c'est le travail… |
| Trax
- Et l'abnégation… |
| Ralf
Hütter - Et l'endurance. Il faut trouver
un certain aérodynamisme. Ne pas se placer contre le vent, mais bien dans
le vent. Et être en harmonie avec les éléments. Trouver un équilibre selon
ses possibilités et ses capacités physiques, selon sa forme, et puis après,
ça roule. Il faudrait peut-être que je pense à créer d'autres paroles pour
le Tour de France. J'ai déjà écrit d'autres choses que l'on va peut-être
inclure dans le prochain concert. |
| Trax
- On sent aussi que vous êtes dans une nouvelle dynamique de travail, prêt
à écrire de nouveaux morceaux. |
| Ralf
Hütter - On a souvent le cœur léger quand
un album est terminé. |
| Trax
- Avant de replonger dans le travail. |
| Ralf
Hütter - Oui, avant d'aborder une nouvelle
étape, de faire un pas en avant et de débuter un nouveau kilomètre. |
| Trax
- Vous écoutez ce qui se fait en matière de pop…v |
| Ralf
Hütter - A la radio, en voiture, comme un
monde de sons. |
| Trax
- Plutôt comme une sorte de paysage sonore? |
| Ralf
Hütter - Oui, c'est cela, c'est l'expression
qui convient. |
| Trax
- C'est important aussi de ne jamais paraître dépassé… |
| Ralf
Hütter - Oui, du côté technologique, nous
faisons en quelque sorte figure de pilote d'essai pour certains programmateurs
informatiques ou firmes musicales. On teste de nouvelles versions. C'est
un feedback important avec les gens du métier. |
| Trax
- Pourtant, quand on travaille avec l'électronique et l'informatique, cela
tombe souvent en panne, en tout cas plus souvent que l'on ne croît. Le bug,
le virus, l'accident font partie intrinsèque de cette technologie. On dit
que c'est une technologie parfaite, mais ce n'est pas vraiment le cas. |
| Ralf
Hütter - Pour nous, cela a toujours très
bien fonctionné. |
| Trax
- Beaucoup de musiciens ont justement travaillé sur l'idée du bug, du dysfonctionnement. |
| Ralf
Hütter - Nous, nous avons plutôt préféré
la pureté et l'harmonie. Notre crédo, c'est le minimalisme et la réduction. |
| Trax
- Dernière question. Vous avez été déçu par Jan Ulrich lors du dernier Tour
de France? |
| Ralf
Hütter - Non. C'est un grand champion. Attendre
l'adversaire a été un geste très fair play. |
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| Interview
to Jean-Yves Leloup |
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