Trax Magazine - Ralf Hütter - September 2003
(French Version)
Trax - Le cyclisme, sportif de haut niveau, représente-t-il l'image idéale de l'homme-machine, ce concept qui vous guide depuis des années?
Ralf Hütter - Tout à fait. Nous pratiquons le cyclisme depuis des années, pour le plaisir, comme un hobby. A ce titre, je trouve que ce sport représente parfaitement l'entente entre l'homme et la machine. Il y a un parallèle idéal que l'on peut tracer entre le cyclisme et la musique, et en particulier la musique électronique. Étrangement, la presse sportive allemande à récemment comparé le cycliste Jan Ulrich à un véritable homme-machine, un "kraftwerk sur deux roues". Il y a là une idée visionnaire. Dans ce sport, il faut en effet savoir tenir et gérer son avance, rouler en groupe et en harmonie, rester en équilibre et en harmonie avec sa machine. Autre point commun entre le sport cycliste et nos compositions, c'est l'aérodynamisme, à l'image d'une musique qui roulerait sans effort, suivant une sorte de fluidité idéale. Quand on est ensemble, ça roule bien…Sur cet album, nous avons aussi travaillé sur l'idée du silence, au sens où lorsque l'on pédale et que tout se passe bien, en principe, on n'entend rien, si ce n'est un léger filet d'air et de vent. Et ce n'est que lorsqu'un problème mécanique survient, que le vélo se met à émettre des bruits disgracieux. Nous avons donc travaillé cet aspect du silence, cette fluidité hypnotique, cet aérodynamisme hypnotique. Cela va de paire avec notre travail sur le souffle, sur le cœur humain, dont nous avons notamment enregistré un électrocardiogramme.
Trax - Vous montrez avec cet album, une autre face de cette idée de l'homme machine, celle de la robotisation, ou plutôt de la mécanisation de l'être humain…Et non plus comme par le passé, l'humanisation de figures mécaniques comme dans "The Robots" ou "Les Mannequins"…
Ralf Hütter - En principe, cet idée de la mécanisation de l'humain a toujours été présente dans notre travail. Souvenez-vous que notre album de 1978 s'appelait "L'homme-machine" et non "La machine humaine". Nous nous étions concentrés à l'époque sur cette idée de la transformation de l'homme vers l'état de robot, ses mouvements évoluant vers une gestuelle mécanique et automatique, avec notamment ces gestes rappelant une sorte de Tai-Chi moderne.
Trax - Au fond, qu'est-ce qui vous fascine dans le son électronique ? Sa pureté, son artificialité extrême, sa perfection?
Ralf Hütter - Tout cela à la fois. Mais aussi ses très nombreuces possibilités. Pour nous, composer se rapproche de la peinture, ou de l'écriture, de ce face-à-face de l'artiste avec sa toile ou sa page blanche. Le silence, dans notre studio, est comparable à cette idée de page blanche, il représente une séquence ouverte, une infinité de possibles. Je me souviens, quand j'étais enfant, je passais des heures à m'ennuyer au piano. Et quand je pense à Beethoven, le pauvre ! il était obligé de trouver un souverain, un financier pour lui acheter un orchestre ou lui commander une oeuvre. Aujourd'hui, les musiciens viventune époque autrement fantastique. Un monde sonore vaste et sans limites est désormais à leur disposition. La musique électronique peut produire une grande palette de sonorités allant jusqu'à 20 000 Hz, c'est une musique idéalement adaptée aux possibilités de perception de notre oreille.
Trax - Comment, en tant qu'artiste et musicien, considérez-vous le rapport à la machine, la rencontre avec la machine ? La machine incarne-t-elle quelque chose qui irait au-delà du simple outil ? Chez les jeunes musiciens techno, la machine est souvent considéré comme un outil basique. Il en va tout autrement chez vous…
Ralf Hütter - Bien sûr, ce n'est pas un simple outil. Pour définir notre relation aux machines, on pourrait plutôt parler de camaraderie, d'amitié. Nous avons toujours affirmé que nous traitions avec respect et attention nos machines musicales, et qu'elles nous le rendaient bien. C'est un feedback parfait, qui fonctionne ainsi depuis trente-trois ans. Nous avons débuté en travaillant avec l'aide de bandes magnétiques, puis avec notre premier synthétiseur, qui fût particulièrement difficile à se procurer. Dans les années 70, un synthétiseur mono coûtait le même prix que ma Volkswagen ! Il a fallu donc beaucoup travailler, donner de nombreux concerts, et c'est au cours de ces années que s'est justement développé cette camaraderie. Pour nous, la musique électronique représente quasiment une forme d'existentialisme. Kraftwerk ne pourrait pas exister sans ses machines musicales. Sans elles, nous serions sans doute rien d'autre qu'un ensemble vocal ou acoustique, ou quelque chose comme ça. Kraftwerk, c'est pour nous la matérialisation en musique de ce concept précis de l'homme-machine. Et notre studio Kling Klang, c'est notre laboratoire électronique, c'est notre réalité quotidienne. Par le passé, et après quelques années de travail, notre studio et nos machines ont dû faire face à quelques problèmes techniques, physiques ou mécaniques, et parfois même de température. Et comme nous voyagions dans le monde avec l'ensemble du studio, la tournée de 1991 a posé d'énormes problèmes de transport, de température même parfois. Nous avons aussi joué à Tokyo, à Detroit, et c'était presque impossible de faire transporter notre studio par avion, cela a demandé beaucoup d'effort. Mais heureusement, depuis l'année dernière, Kraftwerk et son studio Kling Klang sont entièrement digitalisés, et nous avons fait la première avec notre studio mobile à Paris, à la Cité de la Musique. Puis nous sommes allés à Tokyo où il faisait très froid, puis en janvier en Australie, où il faisait très chaud, et je dois dire qu'à chaque fois, dans ces conditions extrêmes, l'homme-machine Kraftwerk a parfaitement fonctionné. Pour nous, c'est réellement quelque chose de fantastique. Pendant des années, nous avons transféré nos anciennes bandes magnétiques, tous nos sons samplés, sur une plate forme digitale mobile et désormais, nous sommes prêts à un nouveau départ pour le 21e siècle. Nous donnerons de nouveaux et nombreux autres concerts dans le monde.
Trax - En effet à la Cité de la musique, on s'est rendu compte que vous aviez beaucoup retravaillé et modernisé certains morceaux, à l'image de " Man Machine ", " Neon Lights " ou " Radioactivity "… Vous pensez un jour sortir ces nouvelles versions?o
Ralf Hütter - Oui, certainement, un disque live est très possible. D'ailleurs, nous continuons toujours à travailler sur de nouvelles versions. Nous continuons à rouler ainsi sur l'autobahn pour de nouveaux concerts, qui sont à chaque fois différents. Quand nous faisons le soundcheck l'après-midi, il y a toujours des nouveautés inclus dans le répertoire, on improvise de nouvelles programmations, c'est très intéressant. Nous essayons de développer cette idée d'improvisation sur des compositions minimalistes.
Trax - Comment avez-vous vécu la vague techno des années 90 ? Vous vous êtes sentis fiers, menacés, inquiets, enthousiastes?
Ralf Hütter - Très enthousiastes. Pour nous, cela représentait une sorte de feedback, mais un feedback global et mondial car cela provenait de nombreux pays et de nombreuses villes, certes d'Allemagne, mais aussi de Belgique, de France, de Detroit… Cela démontrait enfin que l'électronique était devenu la nouvelle " Volksmusik " (littéralement, " la musique du peuple "). Cela nous a donc donné, en retour, un formidable feedback d'énergie. Ce fût le cas bien sûr à Detroit, où le public était particulièrement enthousiaste, mais aussi dans une ville plus tropicale comme Rio par exemple, ou même dans un pays polaire comme la Finlande.
Trax - Vous vous intéressez aux pionniers de l'électronique, à la préhistoire de cette musique.
Ralf Hütter - Bien sûr, c'est quelque chose qui nous intéresse depuis notre enfance, ou du moins depuis nos premières années d'études. Nous avions l'habitude d'écouter des concerts retransmis par la radio de Cologne, Bruxelles ou même Paris. Cela a toujours été présent chez nous, et ce depuis les années 60. Mais cette musique, issu du répertoire classique et contemporain, était présente chez nous au même titre que la pop d'inspiration anglo-saxonne.
Trax - Comment expliquez-vous le succès, autant artistique que commercial, de la musique électronique en Allemagne.
Ralf Hütter - Je crois déjà qu'il y a chez nous une certaine fascination pour la technique. Et puis, la raison pour laquelle la créativité a éclaté un peu partout en Allemagne, est dû à un caractère historique et géographique. Vous savez, en Allemagne, il n'y a pas de centre, c'est un pays très régionaliste, malgré une récente concentration à Berlin. On retrouve donc naturellement dans notre pays de nombreuses petites cellules créatives, influencées par tel ou tel caractère de chaque région. Par exemple, pour nous à Düsseldorf, notre quotidien, c'est la Rhür et tout son héritage industriel. Le quartier où nous travaillons a été fortement modelé par l'industrie.
Trax - Vous semblez entretenir un lien très fort avec la France et sa culture. Vous chantez souvent en français, vous parlez parfaitement notre langue…
Ralf Hütter - C'est une longue histoire d'amitié. Le premier concert de Kraftwerk, en dehors de l'Allemagne, eu lieu à Paris. Il y a une affinité élective évidente et c'est vrai que nous exprimons ce sentiment d'une manière très affirmative. Et puis quand nous étions étudiants, nous avons fait des échanges avec de jeunes français pour apprendre votre langue. Nous avons parfois écrit des paroles avec notre ami français Maxime Schmidt. Et puis Düsseldorf-Paris, c'est tout juste quatre heures en voiture…
Trax - Et en vélo?
Ralf Hütter - C'est beaucoup plus long. Plus difficile à l'aller car on a le vent de face, mais plus facile au retour avec le vent de dos.
Trax - Je suppose que c'était important pour vous de compléter le single "Tour de France", sorti il y a vingt ans déjà?
Ralf Hütter - En 83, nous n'avions pu terminer que le single et l'album était resté inachevé. Par la suite, nous avons été occupés sur pas mal d'autres projets. Nous avons sorti "Electric Café" en 86, et nous avons notamment travaillé sur notre apparence informatisée, tout en développant l'informatisation de nos visuels. Puis nous sommes attelés à la transformation digitale de notre studio. Et nous avons enfin pu mettre un terme aujourd'hui à ce vieux projet, dont l'une des idées principales est le dynamisme.
Trax - Un dynamisme que l'on semble aussi retrouver chez vous…
Ralf Hütter - Absolument. Et puis maintenant, nous sommes parvenus à une autonomie totale. C'est comme pour le cyclisme qui représente aussi cette idée de l'autonomie de l'homme-machine. Désormais, nous sommes libres de partir. Il suffit de préparer sa course, prendre des vitamines, s'alimenter correctement, ne pas oublier les temps de récupération, afin d'atteindre cette autonomie idéale et totale. Kraftwerk, c'est aussi cette idée de l'autonomie.
Trax - Vous avez souvent parlé de l'idée que votre musique perdure après votre mort…
Ralf Hütter - Oui, et c'est déjà le cas, puisqu'on trouve aujourd'hui de très nombreuses versions de nos morceaux, des remixes, des reprises, des bootlegs autorisés ou non…
Trax - Vous aimez donc cette idée que votre musique se déploie et soit récupéré dans le réseau mondial…
Ralf Hütter - Oui.
Trax - Cela fait partie du jeu et de votre esthétique?
Ralf Hütter - Tout à fait.
Trax - Cela veut-il dire que la postérité est importante pour vous.
Ralf Hütter - Non, mais c'est un fait.
Trax - Mais qu'en est-il de l'intemporalité de la musique électronique? C'est une musique moderne, souvent en phase parfaite avec son temps. Mais survivra-t-elle aux années?
Ralf Hütter - Cela, ce sont les générations futures qui en décideront. Pour notre part, nous travaillons sur ce que l'on nomme en Allemagne le "altag", le quotidien.
Trax - Quand je vous entends parler, on sent toujours, 33 ans après la création du groupe, ce plaisir, ce sens du jeu et du travail, cet enthousiasme.
Ralf Hütter - Ah oui, tout à fait.
Trax - Vous ne créez pas dans la souffrance…
Ralf Hütter - Non, ce n'est pas dans notre nature. Notre nature, c'est le travail…
Trax - Et l'abnégation…
Ralf Hütter - Et l'endurance. Il faut trouver un certain aérodynamisme. Ne pas se placer contre le vent, mais bien dans le vent. Et être en harmonie avec les éléments. Trouver un équilibre selon ses possibilités et ses capacités physiques, selon sa forme, et puis après, ça roule. Il faudrait peut-être que je pense à créer d'autres paroles pour le Tour de France. J'ai déjà écrit d'autres choses que l'on va peut-être inclure dans le prochain concert.
Trax - On sent aussi que vous êtes dans une nouvelle dynamique de travail, prêt à écrire de nouveaux morceaux.
Ralf Hütter - On a souvent le cœur léger quand un album est terminé.
Trax - Avant de replonger dans le travail.
Ralf Hütter - Oui, avant d'aborder une nouvelle étape, de faire un pas en avant et de débuter un nouveau kilomètre.
Trax - Vous écoutez ce qui se fait en matière de pop…v
Ralf Hütter - A la radio, en voiture, comme un monde de sons.
Trax - Plutôt comme une sorte de paysage sonore?
Ralf Hütter - Oui, c'est cela, c'est l'expression qui convient.
Trax - C'est important aussi de ne jamais paraître dépassé…
Ralf Hütter - Oui, du côté technologique, nous faisons en quelque sorte figure de pilote d'essai pour certains programmateurs informatiques ou firmes musicales. On teste de nouvelles versions. C'est un feedback important avec les gens du métier.
Trax - Pourtant, quand on travaille avec l'électronique et l'informatique, cela tombe souvent en panne, en tout cas plus souvent que l'on ne croît. Le bug, le virus, l'accident font partie intrinsèque de cette technologie. On dit que c'est une technologie parfaite, mais ce n'est pas vraiment le cas.
Ralf Hütter - Pour nous, cela a toujours très bien fonctionné.
Trax - Beaucoup de musiciens ont justement travaillé sur l'idée du bug, du dysfonctionnement.
Ralf Hütter - Nous, nous avons plutôt préféré la pureté et l'harmonie. Notre crédo, c'est le minimalisme et la réduction.
Trax - Dernière question. Vous avez été déçu par Jan Ulrich lors du dernier Tour de France?
Ralf Hütter - Non. C'est un grand champion. Attendre l'adversaire a été un geste très fair play.
Interview to Jean-Yves Leloup


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Updated: November 25, 2007